lundi 29 septembre 2014

La patience des fantômes de Rachel Leclerc

Il y a de ces romans qui nous dépassent, celui-ci en est un. En partie. En lisant le commentaire de Danielle Laurin, je réalise de quelle manière j’aurais aimé recevoir ce roman publié en 2011.

S’il vient se glisser entre mes nouveautés « service de presse », c’est à cause du titre « La patience des fantômes » qui m’a toujours attiré et, en plus, je n’avais pas encore lu Rachel Leclerc qui en est pourtant à son quatrième roman chez Boréal, après une œuvre poétique primée. Et justement, les auteurs à connotation poétique donne une aura que j’aime particulièrement.

La patience des fantômes est une saga familiale étalée sur cinq générations, qui peut également être abordée comme un prétexte pour fouiller l’histoire de la Gaspésie sur une longue période. Je ne peux pas prétendre que l’histoire tourne autour de tel personnage, car chacun a autant d’importance un que l’autre. C’est une chaîne avec des maillons interalliés, malgré leurs différences et leurs différends. Je ne peux pas situer l’œuvre en parlant de flash back, puisque le passé a autant de présence que le présent. Pour trouver un point central, partons du narrateur, un écrivain qui se met en frais de déterrer les racines de son arbre généalogique.

La tournure laborieuse de la structure a fait bûcher l’auteure (rf. une entrevue), j’ai quelque peu peiné, mais pas suffisamment pour que mon attention tombe, toutefois la tension dramatique, oui. Autrement dit, j’étais assez accrochée aux personnages et au style pour passer au travers d’arrêts brusques, de départs qui s’étirent avec entre les deux un peu d’égarement dans la chronologie et la biographie des personnages. Mais on s’en sort, en revenant souvent à l’organigramme de la famille au début du roman.

Joseph-Joachim Levasseur est l’ancêtre ambitieux par qui il devenait possible aux prochains maillons de rouler sur l’or. Il était ingénieux, débrouillard, visionnaire. Il avait du flair, de l’audace et savait détecter les sources de richesse. Ceux qui suivent, que feront-ils avec l’héritage de cet ancêtre ? C’est cette histoire que nous raconte le petit-fils écrivain, en compagnie de sa nièce arrière petite-fille atteinte du cancer. Veux ou veux par, quand un écrivain trône, les processus d’écriture sont abordés de biais ou de plein fouet.
J’ai aimé les personnages, vrais, dans le sens que l’auteur est sans pitié vis-à-vis eux. Elle ne les flatte jamais. Aucune clémence, aucun accommodement, sans jamais les juger. Il faut quand même savoir le faire. En général, les femmes ont la vie dure à cause de l’absence de pouvoir mais les hommes ont la vie dure par la présence de ce pouvoir.

Une chose est sûre, cette histoire qui chevauche cinq générations contient assez de rebondissements pour captiver son auditoire. Aucun besoin de s’attarder à de la banalité.
Cette auteure joue de la note tragique sans fausser avec du mélodrame.

Des surprises, il y en a une bonne réserve, ne partez pas trop vite votre machine à deviner, vous ne vous en sortirez pas, épuisés avant l’éventement des secrets familiaux.

Lecture un peu ardue grassement récompensée.

mercredi 24 septembre 2014

La vie épicée de Charlotte Lavigne – Nathalie Roy

Eh bien oui, j’y suis à cette série culte. Je dis culte, malgré que ce premier titre soit sorti en 2011. Depuis, trois autres avec Charlotte, et récemment se rajoute un premier avec sa fille, Juliette. On aime ou on n’aime pas au Québec, euh… finalement, je crois que partout, c’est ainsi (sourire)

Le titre des tomes ? Peu importe, celui-ci s’adonne à être Piment de Cayenne et pouding chômeur, et personne n’en a cure, ce qui nous intéresse, c’est Charlotte Lavigne. Cette gaffeuse, cette maladroite, cette impulsive personne qui fait souvent le contraire du bon sens. Désolée, elle n’a pas cet instinct du gros bon sens, ce qui doit bien arranger sa mère narratrice, Nathalie Roy.

Aux premiers chapitres, j’étais un peu déçue et n’étais pas sûre de lire le deuxième. Le rendez-vous des clichés très chick lit : l’hyper superficialité du paraitre et le sempiternel trio, le couple homme-fille/homo-hétéro et la troisième roue du carrosse romantique, l’amie un peu chiante. Cette combinaison me donnait l’impression du déjà lu, malgré le rythme naturellement soutenu.

Ce qui m’a fait me rattacher est l’amour inconditionnel de Charlotte pour la cuisine. Tout passe et se règle non pas par la malbouffe mais par la « bonbouffe ». Et elle n’en parle pas communément, elle connait la cuisine sous son aspect inusité et gastronomique. Il y a en soi une chronique alimentaire qui s’insinue sous les anecdotes de vie de la chère Charlotte.

Charlotte a 33 ans et bien sûr qu’à cet âge, la femme entend sonner l'alarme de son horloge biologique à l’heure de l’homme-famille-foyer-progéniture. Son ami homo, Ugo est un homme parfait. Je plains Charlotte d'avoir à dénicher un homme qui accote cet ami attentif, tendre, altruiste, vif, intelligent, beau, aimant cuisinier autant qu’elle. Et qui l’aime autant qu’elle l’aime. Et, match plus que parfait, qui est boucher et lui fournit de savoureuses viandes. Bonne chance au coureur ! Aïsha est celle qu’on nomme « amie » mais qui ne l’est pas tant que ça. C’est connu, les filles, on s’écorche entre nous. La complicité et la solidarité, ce n’est pas toujours sans tâches et sans reproches.

Il y a un homme potentiellement mariable dans le décor de cuisine de Charlotte et j’ai nommé un Français chiant. Je le trouvais tellement froid et méprisant que j’appréhendais une séquence convenue ; la fille qui s’offre toujours le pire car elle ne s’aime pas. Mais j’ai été déroutée, ce qui me plait bien.

Avec son instinct sûr, l’auteure revient toujours à Charlotte à qui on finit par s’attacher pour ce qu’elle nous fait vivre, basé sur ce principe inexorable : on aime rire de l’embêtement d’une personne juste pour se dire que ce n’est pas à nous qu'il arrive. Elle a des réflexes catastrophiques, qu’en état de choc, chacun pourrait avoir mais que, bien sûr, n’étant pas dans un roman, on ne met pas à exécution. Mais elle, oui : « Ce n’est pas vrai, elle ne va pas faire le pire de ce que le bon sens commande au commun des mortels qui ne veut pas se mettre les deux pieds dans les plats » est la phrase que j’ai entendue le plus souvent dans ma tête.

Le style de l’auteure y est pour beaucoup pour l’envie d’avaler les maladresses du départ. Je reparle du départ, car ayant maintenant terminé le tome 2, je suis en mesure d'affirmer que certains réflexes convenus de chick lit se sont atténués et qu’une certaine originalité ressort, ce qui donne sa spécificité à cette série palpitante. Je reviens au style d’une spontanéité qui n'est pas niaise mais plutôt empreinte d’un vécu social qui se repère à certaines remarques. Le tome 2  le démontrera encore plus sûrement, sous le couvert des élans impulsifs "tête en l'air" de Charlotte Lavigne.

Tout ça pour dire que j’ai embarqué et que je me suis emparé du tome 2 avec excitation et vois d’un très bon œil de poursuivre la série. Assez improbable de ne pas se réjouir, de ne pas adopter Charlotte et ne pas en ressortir affamée, y compris au sens littéral du terme. 

mardi 23 septembre 2014

Un vélo dans la tête de Mathieu Meunier

Être un petit peu fou (titre que j'ai donné à ma critique parue dans la rubrique repêchage au webzine La Recrue).

« Un petit vélo dans la tête » est une expression, jusqu’alors inconnue de moi, qui désigne une aimable folie, une douce névrose ou une originalité incomprise. Cette définition permet d’apprécier la justesse du titre, car il faut être un peu fou pour descendre la côte ouest de Vancouver à la Terre de feu sur une bécane déglinguée, expédition que Mathieu Meunier a entreprise sans l’ombre d’un scrupule. Pas besoin d’avoir des dons de voyance pour prédire que le parcours sera jonché de pépins – et même de gros noyaux. Le lecteur réalise au fil des pages que cela fait partie de l’expérience et que le cycliste n’aurait pas tiré autant de plaisir s’il avait été parfaitement équipé. Le côté bohème occupe une place importante dans le propos, le voyageur nous faisant part de son peu de moyens, comptant régulièrement son pécule, devant coucher à la belle étoile le plus possible, n’ayant parfois même pas les moyens de s’offrir une chambre de motel miteux.

Le récit se présente en de brefs textes traités comme des chroniques pour ainsi dire autonomes en soi, tellement le message humoristique y tient une place prépondérante et que les boucles de la fin sont toujours habilement nouées. J’ai senti la ferme intention de l’auteur d’amuser son lecteur. Mission accomplie, particulièrement au départ, où je m’extasiais devant l’esprit fin et intelligemment tourné du narrateur. À la longue, j’ai commencé à m’essouffler en même temps que les pneus se dégonflaient, subtilement mais sûrement, et mon sourire s’est fait plus rare.

Par contre, j’étais portée par l’espoir que le vélotouriste trouve un sens à son voyage et le partage avec moi. Il fallait avant dénicher où se cache Soyouz qui avait signé les notes trouvées dans une édition usagée des Portes de la perception acheté dans une bouquinerie en cours de route. Dans les voyages en duo – lecteur/auteur ici –, il faut veiller à ce que l’ennui ne s’installe pas; cette mystérieuse femme a sauvé quelques tête-à-tête un peu stériles.

Mathieu Meunier a une perception ultra lucide (ou sévère ?) de sa personne : comment un roux au teint béluga, aux mains minuscules, sans aucun sens pratique ni habiletés manuelles dignes d’un vrai gars, a-t-il su se rendre jusqu’à 30 ans? C’est devant cette sentence de la page 167 que la lectrice que je suis s’est demandé : comment une bécane mauve qui déraille régulièrement, aux rayons de roues instables, sans support à bagage adéquat, ni pneus résistants a-t-il pu se rendre jusqu’au Mexique ?

Le message est devenu limpide pour moi : ce n’est pas le véhicule, corps ou vélo, qui fait le voyage, c’est l’esprit qui le chevauche.

Un vélo dans la tête
Mathieu Meunier
Éditions Marchand de feuilles, 2014
234 pages

samedi 20 septembre 2014

Charlotte et la mémoire du coeur - Lorraine Desjarlais et Jean-Pierre Wilhelmy

Toujours le trac m’étreint quand j’aime beaucoup un roman. Je tiens à lui rendre justice mais en évitant d’entrainer dans le sillon de mon enthousiasme des lecteurs pour qui ce n’est pas le genre d’histoire. Pour apprécier ce roman de 553 pages, Charlotte et la mémoire du coeur, il faut aimer les histoires d’amour complexes, pas celle à l’eau de rose, puisqu’elle se déroule en temps de guerre à la fin du XVIII° siècle. Si vous prisez un fond de vérité historique et des portraits de femmes audacieuses, qu’on traiterait aujourd’hui de féministes, vous avez quelques prérequis pour passer des heures captivantes à découvrir la vie de Charlotte et ses nombreux enfants.

Charlotte est une baronne Allemande, son mari le baron Friedrich von Riedesel est un militaire haut gradé qui doit partir au Canada en mission, longue ou brève c’est la vie qui en décidera, pour rapporter de quoi faire vivre noblement sa femme et ses enfants. Ce couple s’aime passionnément mais les règles de vie de l’époque exigeraient que Charlotte reste à attendre le retour de son mari. Elle n’en supporte pas l’idée, elle mettra tout en oeuvre pour le rejoindre, quittera son confort de bourgeoise et, faut-il le dire, mettra du coup en péril la vie de ses fillettes dans ce voyage intrépide. Les embûches seront nombreuses et surprenantes; traitrise, attaques de brigands, crise des domestiques, conditions de vie rudimentaire, avant même d’avoir rejoint son mari qui pourtant veille de loin au confort de sa famille.

Le duo d’auteurs ont su garder le cap sur une héroïne féminine en temps de guerre, ce qui est déjà un exploit en soi, et y ont ajouté des personnages colorés et crédibles avec leurs propres intrigues. J’ai particulièrement aimé celle du bras droit du baron pigé à même les fugueurs, et l’artiste-peintre, la gouvernante des fillettes du couple. Le fait que Charlotte soit servie par différentes personnes et son mari également entraine un thème exploité de façon intéressante ; la loyauté. Les histoires d’amour, de pouvoir, d’art et d’érudition s’entremêlent à l’intrigue principale.

Une approche nouvelle pour moi ; la vie d’un militaire abordé comme un travail. En ce siècle, c’était un métier comme un autre, pas toujours une vocation, ce que j’ai conclu en voyant le baron en action. Général des troupes allemandes chargées d’aider l'armée britannique dans une lutte contre les révoltés américains, il ne prisait pas cette mission loin de sa famille, malgré son génie militaire. Il l’a acceptée par devoir et pour toucher des gages substantiels. Tout au long du récit, on ne perd pas cette notion de travail, le baron, général de guerre, y revient souvent. 

Charlotte est venue chercher mon admiration, d’une page à l’autre, pour son audace jamais démentie, son art de travailler par en-dessous, manipulant pour arriver à ses fins, sa débrouillardise, sa créativité, sa détermination. J’ai cru à son histoire d’amour, elle a nourri mon cœur de la première à la dernière page. Ce n’est pas si courant pour moi qui suis difficile pour encenser les histoires de couples.

J’ai trouvé peu de critiques de ce roman édité une première fois en 1998, certains ont mentionné qu’il y a une histoire d’amour sur fond de plusieurs scènes de guerre. Ce qui n’est pas faux, mais rarement je les ai trouvées longues et ardues tellement j’ai fait miens ses objectifs, suivant de près les stratégies, les pertes, les gains, maugréant devant les mauvaises décisions du supérieur du baron, le général en chef, aveuglé par une femme fourbe.

Histoire d’amour intense et d’une grande noblesse, si forte, plus que la vie.

Charlotte et la mémoire du coeur
Auteurs : Lorraine Desjarlais, Jean-Pierre Wilhelmy
Mai 2014 - 553 pages

Septentrion - Hamac Classique

mercredi 17 septembre 2014

L'Aquarelliste de Béatrice Masini

Résumons ce roman d’une héroïne jeune et candide, italienne, vivant au début du 19e siècle et qui, vous l’aurez deviné est aquarelliste. La jeune femme Bianca, d’à peine 20 ans vient de perdre son père et a répondu par l’affirmative à la proposition d’un poète réputé de peindre chacune des variétés de fleurs de son vaste domaine. Le but est de les répertorier, ce qu’elle prendra au pied de la tige et de la feuille. Un travail monacal dont la jeune femme s’acquittera avec une minutie exemplaire.
Pour s’acquitter de sa mission s’étalant sur plus d’une année, elle doit vivre sous le même toit que le père et ses cinq enfants, sa femme, sa mère, les nombreux domestiques, un précepteur, un comte, un stagiaire, pour ainsi dire une Cour tournant autour du poète célèbre !

C’est par la grande porte que l’auteure nous fait entrer dans cette vie bourgeoise un peu lourde par ses règles contraignantes. Nous accompagnons Bianca dans sa découverte d’un monde adulte où la sexualité s’épanouit en coulisses. Si vous prisez les détails, cette histoire se tisse avec la précision tatillonne d’un canevas aux milliers de petits points. Par exemple, les aquarelles de Béatrice, vous les verrez de près et l’auteure approchera de vous une loupe grossissante devant chaque paysage humain ou floral.

Vous vivrez au même diapason que la grand-mère, régisseure intransigeante de la vie domestique du domaine, surprotégeant ses petits-enfants, pendant que la mère se repose et que son fils, le poète, se retire pour créer.

Cette lecture exige une attention soutenue mais l’effort est récompensé par l’emprise d’une ambiance intense et mystérieuse qui donne, à mon avis, une qualité indéniable à ce roman. Paraitrait-il que le personnage du poète a déjà vécu, en tout cas, j’en conclu qu’il était tout qu’un numéro ! Il reste toujours aussi mystérieux pour moi, car les personnages, et même l’auteure, l’approchent de loin, comme si on lui devait une déférence sans faille.

Les personnages qui l’entourent sont plus que seulement crédibles, ils vivent ! Bianca est une femme ambigüe, qui erre entre deux mondes. Autant elle éprouve une affinité naturelle pour les enfants, autant elle fraie avec les adultes pour qui elle nourrit des désirs troublés par sa sexualité naissante. Autre ambigüité, à titre d’employée, elle a des affinités avec les domestiques, tandis qu'à titre d’invitée du maitre de la maison, elle est servie par eux. Elle prendra à coeur la cause d’une servante qu’elle trouve particulière, Pia. Je retiens que tout ce qu’elle entreprend, qui n’est pas son travail et son art, bénéficierait des conseils du père qu’elle n’a plus. Plusieurs surprises l’attendent et vous attendent.

C’est un roman impossible pour moi à oublier. Il a forcé mon attention et une fois que j’ai pénétré en ses lieux intrigants, les souvenirs se sont imprégnés en moi à tout jamais.

Amoureux de la nature humaine et végétale, vous qui aimez prendre le temps de savourer les moindres détails d’une fresque familiale, vous serez comblés par cette histoire aux rebondissements tout en finesse.

mardi 2 septembre 2014

L'Orangeraie de Larry Tremblay

Si l'on m’avait présenté ce roman en ces mots : Une histoire sur la guerre avec des enfants impliqués, je n’aurais pas tendu la main. Et j’aurais malheureusement manqué une œuvre avec une portée intéressante, en ce sens qu’elle m’a rapprochée d’une réalité dont je suis loin. C’est un texte senti et intelligent, et tout en sobriété qui a zoomé le cœur d’un kamikaze. Je réfléchirai plus longuement maintenant avant de traiter de fou furieux une personne prête à sacrifier sa vie au nom d’une cause.

Au départ, c’est la catastrophe, les grands-parents bombardés tout à côté de l’orangeraie familiale. Le lecteur n’a pas le temps de rencontrer les grands-parents, ce qui éloigne toute tentation mélodramatique. On se retrouve dans un face à face avec la famille éplorée, le fils, sa femme et leurs jumeaux de 9 ans, Amed et Aziz.

Un des jumeaux est malade, on doit le faire soigner. On réalise rapidement jusqu’à quel point cette famille échange avec peu de mots, sans effusion émotive. Ce qui n’est pas dit, alourdit continuellement ce qui se dit. À travers les silences, et l’isolement que l’on sent planer, le plaisir est précieux de faire connaissance avec la complicité des jumeaux. Leurs dialogues enfantins, on les savoure, on s’y rattache, ils nous sauvent d’une réalité qui, sinon, serait dure. Ainsi le message passe. Cette famille ne restera pas longtemps à contempler les plaies ouvertes de la perte, des personnes de l’extérieur viendront leur rendre visite pour réclamer leur collaboration à se venger. Sont-ils bien intentionnés, en tout cas, le lecteur sent clairement la menace. Le danger rode, il devient quasiment un personnage.

La complicité des jumeaux ne se démentira jamais, la mère que l’on voit travailler par en-dessous est captivante, c’est un personnage plus fort que le père, malgré les apparences. Le thème central qui chapeaute les autres est la manipulation, les ficelles seront mises au jour. Dans le contexte de la guerre, l’enjeu devient grave, tragique. L’orangeraie, le gagne-pain s’étend comme une tache joyeuse qui contraste avec le tragique du propos.

De l’intuition, du mystère, de la symbolique, de la poésie, du romanesque, de la tragédie sans voir de sang, ce roman m’a donné l’impression de se dérouler sur la scène, où il  n’est pas nécessaire de montrer la cruauté des actes pour qu’on la sente. Les mots pesés en surface et les silences en profondeur travaillent en douceur. Le roman se termine par ailleurs, sur une scène, ce qui allie bien la théâtralité dégagée par la force brutale de l’honneur qui entache chaque décision.

Un roman qui arrive à faire avaler des pilules amères sans miel et sans larmes. J’ai pris plaisir à ma lecture malgré sa dureté ce qui lui confère, à mon avis, une qualité rare.

Prix des libraires 2014, en définitive, L'Orangeraie publié chez Alto a bien gagné ses épaulettes !

vendredi 29 août 2014

Retour aux Correspondances d'Eastman

Je fais une promesse : l’an prochain, je prends des vacances avant les Correspondances d’Eastman, pas après. Pour éviter de me retrouver devant quelques gribouillis pour me dépêtrer dans mes souvenirs d’un Café littéraire qui me semble tout à coup loin, trop loin. Si vous nichiez dans ma tête, ça irait pas mal mieux ! Mais, heureusement, il ne reste que deux Café et ensuite, je reviens à la programmation normale, avec une dizaine de titres en attente.

En fait, celui que je vise aujourd’hui est nommé « Grand entretien », et il était en compagnie de Dany Laferrière, sous le thème de « Le souverain créateur ». Jean Barbe, guidait l’entretien, tenant entre ses mains sa feuille de questions, mais tous ceux qui ont assisté à un entretien avec Dany L. savent qu’il va s’en échapper. Avec ce souverain, les réponses sont à coup sûr plus larges que les questions et c'est lorsqu’il l'oublie qu’il y répond le mieux. Si l’animateur compte se sentir utile avec sa belle liste de questions, il peut être déçu. S’il aime mettre de l’avant son invité, qu’importent les questions, il sera satisfait.

Jean Barbe supposait que L’Énigme du retour, cette œuvre récompensée du prestigieux Prix Médicis 2009, se démarquait du reste de l’œuvre. Il est revenu à la charge à quelques reprises, j’ai eu l’impression qu’il désirait entendre une certaine réponse qui, bien sûr, n’est pas venue. C’est en cela que je dis de Dany Laferrière qui l'est souverain, même s’il ne manque pas une occasion d’affirmer que c’est le lecteur qui l’est. Il en ressort que notre membre de l’Académie française est loin de croire que l’Énigme du retour est son meilleur livre à vie, il a d’ailleurs dit à son éditeur en lui remettant le manuscrit : je comprendrais que tu ne le publies pas ! La définition de Laferrière d’une œuvre s'approchant de la perfection ressemblerait à une suite de phrases prêtes à être citer, tellement elle serait dense, profonde, réfléchie, pesée.

C’est là que j’ai compris son amour pour les phrases « punchées » (glanées durant l’entretien)
« Fêter ce qui est beau, c’est repousser la mort ».
« Réapprendre est plus difficile qu’apprendre »
« Chaque époque a son jamais avant »
« Je ne suis pas de ceux qui parlent derrière la porte »


Jean Barbe a judicieusement fait remarquer qu’il est surprenant que l’on n’ait jamais suggéré d’une œuvre autofictive dans son cas. Dany avait une réponse à cela, son « je » s’adresse à l’universel de chacun des « je ». Il présente un miroir aux gens. Son texte d’adresse à un lecteur, auquel il  fait de la place, lui donnant de l’espace.

Interruption de l'entretien :
Arrivée de la ministre
J’y vais maintenant en vrac. Quand on se présente devant les lecteurs, le moindre des respects est de revêtir ses mots du dimanche. Les écrivains sont des gens de parole, oeuvrant pour que la parole se fasse chère. Il déplore que maintenant, on ne lise plus à voix haute à la radio ; vingt minutes à lire est maintenant inimaginable pour ce média. C’est ainsi que la nuance se perd, tout doit s’assimiler rapidement.

La ministre de la culture :
Hélène David
Il a raconté ses débuts où il avait conçu une affiche avec les moyens du bord pour annoncer son livre, il se voyait les placarder avec fougue. Le jour où le magazine culturel Voir a fait une pleine page couverture de son petit dernier, il a été porté quatre bouteilles de vin, qu’il a bu avec eux, pour les remercier. Tout ça pour dire qu’il ne fait pas faussement croire qu’il est au-dessus du côté diffusion du livre.

Il s’est rappelé l’époque où il passait d’une maison d’édition à l’autre pour proposer « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », on lui a alors dit être désolé, mais on n’avait pas besoin de ce genre de texte intellectuel dans notre paysage littéraire québécois.

S’il fallait qu’il l’ait cru !

À noter : À cause d'un ralentissement sur l'autoroute 10, la ministre de la culture est arrivée en retard au Grand entretien.